"Qu'est-ce que je fuis si frénétiquement en lisant ? Qu'est-ce que je me dissimule ? Quel vide je comble ? Quelle incroyable vacuité m'habite où tourbillonnent des nuées de titres approximatifs, de noms d'auteurs écorchés, de lambeaux de citations fautives, où se catapultent des météores de références d'ouvrages à acheter ?"

Bouquiner

Un petit livre sympathique dans lequel Annie François, qui a travaillé de nombreuses années dans le monde de l’édition, présente dans des chapitres brefs et toniques ses petites habitudes de grande lectrice. Avec humour et énergie, elle passe en revue toutes ses manies : ses achats compulsifs, sa hantise de prêter un livre, les odeurs qui se dégagent d’un livre, sa méthode (ou plutôt son absence de méthode) de rangement, sa violente diatribe à l’égard des codes-barres … qui sont autant d’occasions d’évoquer des souvenirs, d’où le sous-titre Autobiobibliographie.

Tout  y passe, le livre comme vivant souvenir : p. 14 "J'adore qu'un peu de sable gaufre les feuilles, arrondisse la tranche, que trois pétales de pavot voltigent, qu'une fleur des champs à identifier plus tard tombe à la faveur d'un rapide feuilletage."

  Le "classement" : p. 25 "Et les livres déjà lus mais non rangés vacillent en amas instables, en quête d'un premier tri qui précède leur remisage. Attristants, déjà à moitié morts. Tout ceux qui attendent d'être lus, entassés depuis des semaines, des mois, des années, desséchés, défraîchis par ce lent purgatoire, périodiquement éboulés par de véhéments coups d'aspirateur, réorganisés à l'endroit à l'envers en raides fortins inexpugnables, décourageant toute recherche."

La jaquette : p. 45 'Tout naturellement, j'aime les jaquettes. Mal ajustées aux livres, n'épousant pas leur corps, glissantes et bâillantes, je les aime car je les jette. Alors le livre est rendu à sa vérité, à sa candide simplicité originelle."

La sensualité du livre : p. 52 'Tout fait musique dans le livre, pour peu qu'on ait l'oreille : le dos d'un volume cousu émet, quand on l'ouvre, d'imperceptibles pétillances, celui d'un vieux livre de poche un sinistre craquement qui amorce l'effeuillage ; le grain du papier feule et la couverture vibre sous les doigts de l'impatient."

"Depuis l'enfance, mon premier réflexe est de plonger le nez au milieu du livre à demi ouvert. Volupté des manuels scolaires neufs. Leur papier glacé me rafraîchissait les joues tandis que leurs bouffées d'amande amère me faisaient chavirer. Fine odeur un peu poivrée de mes Contes et Légendes du monde grec et barbare, au papier pelucheux comme une peau de pêche."

Une conception de la lecture proche de Daniel Pennac, d'ailleurs cité :

p. 164 "Il y a des encouragements à la lecture qui sont de vrais actes de terrorisme."

Une passion dévorante capable de changer le cours d'une vie :

p. 169 "Si tu me trompes, je fous le feu à ta bibliothèque."

p. 168 "Si on veut avoir un enfant, il n'est  que temps. En veux-tu ? [...]"

"Moi, depuis que j'ai dix ans, je sais que je n'en veux pas, mais la question n'est pas là. [...]"

"Tu es sûr d'avoir une bonne raison ? Pour moi, après, ce sera trop tard."

"J'ai une très bonne raison : les enfants, ça bousille les livres."

Je me retrouve tout à fait dans l’idée que retracer le fil de nos lectures permet un petit voyage intime dans le temps, permettant de faire resurgir des instants précieux. J’ai la manie de noter sur la première page intérieure la date à laquelle j’ai terminé le livre ; quand je jette un œil dans ma bibliothèque de temps en temps, je me remémore avec plaisir le moment où j’ai lu tel ou tel livre : celui-ci, c’était en vacances en Bretagne, celui-là, pendant une période chargée, l’autre, dévoré pendant un trajet en voiture…

Chacun peut se retrouver dans ce petit livre vite et agréablement lu ; j’ai seulement regretté qu’Annie François évoque souvent des œuvres sans en mentionner l’auteur, partant peut-être du principe soit que le lecteur le connaissait forcément, soit qu’il allait se précipiter sur Internet ou dans le dictionnaire des œuvres pour le trouver (ce que je n’ai pas le courage de faire quand je lis bien sûr). J’ai trouvé ce présupposé un peu agaçant. Peut-être qu’il m’a manqué d’autre part un peu de passion quant à la teneur des livres, j’aurais aimé qu’elle évoque par exemple le roman qui a changé sa vie ou bien le plaisir, le réconfort, le rêve qu’on peut trouver dans la lecture, pour adhérer complètement.

Je conseille néanmoins ce livre, il mérite un petit détour pour son dynamisme et sa bonne humeur.