« Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. »

 N'espérez pas

Il s'agit d'une réflexion dialoguée de Jean Claude-Carrière et Umberto Eco sur la lecture. Umberto Eco, bien connu pour son roman Le nom de la rose, est un érudit diplômé en philosophie, Jean-Claude Carrière, un écrivain, auteur et scénariste. Tous deux s'interrogent sur l'avenir du livre, rappellent les différents supports utilisés à travers les siècles, des volumina romains à la liseuse actuelle, et donnent un point de vue intéressant sur les avantages et les inconvénients de chacun. Ils mettent le doigt notamment sur le paradoxe des nouvelles technologies : sources d'informations inépuisables mais soumises aux lois du marché et de la péremption tandis que le papier, lui, résiste au temps. P. 24 « Nous pouvons donc encore lire un texte imprimé il y a un cinq siècles. Mais nous ne pouvons plus lire, nous ne pouvons plus voir, une cassette électronique ou un CD-ROM vieux de quelques années à peine. » Les nouvelles technologiques nous donnent l'illusion de la toute-puissance, de la sauvegarde infaillible de toute une culture, mais il faut garder à l'esprit que dans la société de consommation, tout est programmé pour péricliter...

J'ai apprécié le parallèle qui est tissé entre les rouleaux de papyrus et la liseuse :

P. 104 « Quand nous faisons défiler un texte sur notre écran, ne retrouve-t-on pas quelque chose de ce que les lecteurs de volumina, de rouleaux, pratiquaient autrefois, autrement dit, la nécessité de dérouler un texte enroulé autour d'un support en bois, comme on en voit encore dans certains vieux cafés de Vienne ? »

Les deux auteurs nous dévoilent également leur passion pour les incunables, ces ouvrages imprimés entre 1452 et 1500 qu'ils traquent inlassablement chez les bouquinistes. Ils se sont constitués au fil des ans et des recherches une bibliothèque impressionnante (50 000 livres pour U. Eco, 40 000 pour J.C. Carrière) dans laquelle ils vont puiser, un peu de la même manière qu'on l'on constitue une cave, ce qui n'est pas sans rappeler nos pratiques à nous, blogueurs, qui sommes nombreux à accumuler des livres pour être sûrs de pouvoir les lire un jour et ressentir leur contact chaleureux au quotidien.

p. 227 « A propos des livres, dans nos bibliothèques, que nous n'avons pas lus et que sans doute nous ne lirons jamais : il y a probablement chez chacun de nous l'idée de mettre de côté, de placer quelque part des livres avec lesquels nous avons un rendez-vous, mais plus tard, beaucoup plus tard, peut-être même dans une autre vie. »

Les deux auteurs évoquent justement l'idée de la magie des livres en tant qu'objets, à la fois protecteurs et diffuseurs de savoir. P. 256 « Etre entouré par toutes les idées du monde, par tous les sentiments, toute la connaissance et tous les errements possibles, vous offre une sensation de sécurité et de confort. Vous n'aurez jamais froid au sein de votre bibliothèque. Vous voilà protégé, en tout cas, contre les dangers glacés de l'ignorance. » P. 264 « Contempler les livres pour en tirer du savoir. Tous ces livres que vous n'avez pas lus vous promettent quelque chose. »

Ils évoquent également le filtrage effectué consciemment ou non, les auteurs qui survivent et ceux qui sombrent dans l'oubli, à juste titre ou non.

En résumé, c'est un document intéressant, au titre percutant, et au contenu édifiant, parfois un brin trop érudit pour moi cependant ! Heureusement, les deux auteurs nous remontent vite le moral en précisant avec franchise qu'ils n'ont pas lu tous les livres qu'ils évoquent : p. 227, « La vérité est que nous avons tous chez nous des dizaines ou des centaines, voire des milliers (si notre bibliothèque est imposante) de livres que nous n'avons pas lus. »

Bref, pas vraiment un livre à lire à la plage mais il vaut tout de même le détour !