La bibliothèque


Voici un essai intéressant découvert chez Soukee il y a déjà quelque temps. Alberto Manguel, journaliste et écrivain argentin, réside actuellement en France. Il est également l'auteur d'une Histoire de la lecture, de Journal d'un lecteur et de La bibliothèque de Robinson, autant dire que la lecture et les bibliothèques constituent un thème cher à ses yeux ! Dans cet ouvrage dense et foisonnant, il évoque diverses problématiques. La question du classement, toujours imparfaite, toujours faillible. Chaque classement conditionne la réception du livre par le lecteur, induisant son jugement.
p. 69 « Rangée en fonction des sujets, par ordre d'importance, selon que le livre a été rédigé par Dieu ou par l'une de ses créatures, en ordre alphabétique ou numérique, ou encore selon la langue dans laquelle les ouvrages sont écrits, toute bibliothèque traduit le chaos des découvertes et de la création en un système structuré de hiérarchies ou en une profusion d'associations libres. »


Les limites de la numérisation et la question de la destruction : au nom du gain de place, peut-on numériser des ouvrages anciens tout en détruisant les originaux, au risque de voir les données électroniques perdues ? Cette question me rappelle à bien des égards les interrogations de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco dans N'espérez pas vous débarrasser des livres ! chroniqué l'été dernier.
p. 86 « Voici quelques années, au Musée archéologique de Naples, j'ai vu, serrées entre deux vitres, les cendres d'un papyrus récupéré dans les ruines de Pompéi. Il avait deux mille ans ; il avait été brûlé par le feu du Vésuve, il avait été enseveli sous un flot de lave – et je pouvais encore, avec une clarté étonnante, lire les lettres inscrites dessus. »


p. 97 "L'ambition de Bouvard et Pécuchet est presque devenue réalité aujourd'hui que tout le savoir du monde semble se trouver là, scintillant, derrière l'écran-sirène."

Il évoque également la constitution d'une bibliothèque, privée ou publique et les choix qui la conditionnent.
p. 117 « Toute bibliothèque est exclusive puisque, si vaste soit-elle, sa sélection laisse hors ses murs d'interminables rangées d'écrits qui, pour des raisons de goût, de connaissance, d'espace et de temps, n'ont pas été inclus. Toute bibliothèque évoque son propre fantôme ténébreux ; tout agencement suscite à sa traîne, telle une ombre, une bibliothèque d'absents. »


p. 118 « Tout choix en exclut un autre, celui qui n'a pas été fait. La lecture coexiste de toute éternité avec la censure. »

Mais aussi l'espace de la bibliothèque, sa forme, son architecture.

Et un autre thème qui m'a beaucoup intéressée, celui de la peur des livres et de la menace qu'ils représentent par leur réflexion sur le pouvoir :
p. 131-132 « Les bibliothèques sont, par essence, non seulement des affirmations mais aussi des remises en cause de l'autorité du pouvoir. »

Une lecture intéressante et édifiante, qui, quoiqu'un peu trop érudite parfois, m'a donné envie de découvrir les autres œuvres d'Alberto Manguel, notamment Une histoire de la lecture. A suivre...