Il s'agit du deuxième tome de la sage centrée sur la figure de Vianne Rocher.

Une lecture mouvementée. Un roman maintes fois abandonné, repris, puis finalement terminé avec enthousiasme.

 

Le rocher

 

Vianne Rocher est désormais Yanne Charbonneau, la gérante discrète d’une petite chocolaterie à Montmartre. Des événements sombres dont on découvre la teneur au fil de la lecture l’ont contrainte à mener une vie sage et bien rangée, éloignée de toute magie. Anouk, appelée maintenant Annie, fait ses premières armes au lycée. Elle a une petite sœur, Rosette, âgée de quatre ans. Mais une observatrice aussi attentive que malintentionnée, Zozie de l’Alba, devine derrière l’apparence bien lisse de leur quotidien leur aura ésotérique…

J’ai été un peu déroutée dans un premier temps par le revirement de Vianne. Adieu magie, adieu chaussures rouges, adieu chocolats faits maison. Ce qui est dommage puisque c’était sa personnalité chatoyante, les petits sacs emplis de sauge qu’elle suspendait un peu partout et le parfum chocolaté de sa boutique qui faisaient tout le charme de l’histoire. Et je crois que par-dessus tout, j’appréciais l’univers champêtre de Lansquenet où les personnages évoluaient quasiment en vase clos dans un décor suranné.

Le nouveau personnage qui émerge dans ce tome et occupe une place quasi-centrale, Zozie, m’a semblé fortement antipathique, bien sûr. p. 166 « C’est un don, vous comprenez. Je devine l’objet de leur désir et l’objet de leur crainte. Je sais sur quelle musique les faire danser. »  Et comme la narration lui attribue autant d’importance qu’aux autres personnages, je me suis vite lassée dans un premier temps. Il faut cependant reconnaître à Joanne Harris un grand talent pour donner corps à des personnages tourmentés et crédibles.

Les thèmes abordés sont toujours attrayants : la fatalité, incarnée par le fameux vent du nord maléfique, le droit à la différence, et enfin, une question éthique : le prix à payer pour les pratiques magiques. Un sort, même innocent, a toujours des conséquences négatives. Autant de thèmes qui prolongent naturellement le premier volume.

L’intrigue est construite en crescendo avec des chapitres de plus en plus courts et prenants, qui donnent tour à tour la parole à l’inquiétante Zozie, à la candeur mêlée d’acuité d’Anouk et aux inquiétudes de Vianne. Et c’est cette montée graduelle de la tension qui m’a réconciliée avec le roman.

J’aime beaucoup l’univers de Joanne Harris, un univers riche, mystique, tourmenté, où la mythologie aztèque occupe une place de choix, un monde aussi fascinant que dangereux, qui donne envie de découvrir ses autres œuvres… Le style est, de plus, épicé de descriptions gourmandes, de mariages subtils entre les saveurs, qui donnent à l'ensemble une touche raffinée et délicate.

En résumé, un bon roman qui prolonge le plaisir de Chocolat mais qui souffre selon moi de quelques longueurs.

 Citations gourmandes et ésotériques... (oui, je sais, il y en a beaucoup, et encore j'en ai supprimé  !)

P. 105 « J’avais onze ans quand j’ai commencé à déchiffrer les couleurs des êtres. Au début, je n’avais conscience que d’une petite lueur, d’une étincelle dorée aperçue du coin de l’œil, d’un moiré d’argent là où il n’y avait pas même de nuage, un bizarre mélange de couleurs sur la palette d’une foule. »

Le chocolat chaud de Vianne Rocher p. 112 « Casserole, lait, chocolat à cuire, sucre, noix de muscade et chili. A côté, sur la soucoupe, un macaron à la noix de coco. »

p. 125 « Nous avons quand même toujours quelques minutes pour le chocolat chaud – lait, noix de muscade râpée, vanille, chili, cassonade, graine de cardamome et chocolat à cuire à 70% (le seul qui vaille d’être acheté, dit-elle). Il est délicieusement onctueux avec un petit arrière-goût amer comme un caramel qui commence à prendre couleur. Le chili lui ajoute un rien de piquant, jamais trop, un soupçon seulement. Les épices lui confèrent cette odeur d’église qui me fait un peu penser à Lansquenet, aux nuits passées au-dessus de la chocolaterie avec Maman […] »

p. 142 « Cette fille-là ne t’aurait pas vraiment aimée. Elle n’aurait pas su s’occuper de toi. Elle n’aurait pas su couper la pomme de manière à te révéler l’étoile qui s’épanouit à l’intérieur. Elle n’aurait pas su nouer un sachet magique, ni chasser les démons en tapant sur une casserole, ni endormir le vent avec une chanson. »

p. 146 « Oui, quel comptable incorruptible est le maître de notre univers ! La moindre vétille : un porte-bonheur, un simple sortilège, un cercle innocent tracé sur le sable d’une plage et la dette doit être réglée. Jusqu’au dernier sou. En terribles gouttes de sang. »

p. 169 « Le Chocolat, Theobroma cacao, est la nourriture des dieux. Cacao pur fraîchement moulu, piment rouge, cannelle et juste ce qu’il faut de sucre pour en adoucir l’amertume. C’est la recette des Mayas, vieille de plus de deux mille ans. »

p. 227 « Décembre est bientôt là et s’apprête à frapper à notre porte, mais la maison semble si sûre et si solide. J’en oublie presque que nos murs sont l’épaisseur du papier, nos vies, la fragilité du cristal, qu’une simple rafale suffirait à nous briser et qu’une tempête d’hiver pourrait nous emporter. »

p. 242 « Rien n’est jamais dû au hasard, rien n’est jamais perdu. Et nous, les initiés, nous qui savons voir, nous traversons la vie et relevons ces fils pour en former les écheveaux avec lesquels nous tissons les motifs de notre choix dans la bordure du Grand Ouvrage. »

p. 264 « D’un air un peu abasourdi, il a, encore une fois, contemplé les boîtes empilées, les présentoirs, les rubans et les fleurs de papier, les fondants, les croquettes au caramel, les jolies crottes à la violette, les blancs-manteaux, les truffes au rhum, les palets au piment rouge, les parfaits au citron et l’énorme moka au café qui trônait sur le comptoir. »

p. 301 « Le mensonge est une herbe folle dont on ne peut se débarrasser. »

p. 386 « Le Nouvel An approchait. La neige était arrivée, poudrant de sucre amer les arbres noirs et les bancs de sable de la Loire. »