« Ce pays possède une beauté vaste et glacée. Le soleil partout étincelle sur la mer bleue, sur la glace, sur la neige. La réfraction de la lumière vous agresse autant que les criaillements des oiseaux de mer au-dessus de nos têtes. L'île est constituée d'une série d'affleurements rocheux s'élevant en falaises grises, de bosquets d'arbres résineux et de grèves rocailleuses. » (p. 23)

Au bord de la terre glacée

 

Il s'agit du deuxième roman de la romancière étatsunienne Eowyn Ivey, également auteure de La fille de l'hiver que je n'ai malheureusement pas pu lire pour le challenge Il était 7 fois Noël.#

Dans une lettre adressée au conservateur du musée d'Histoire d'Alpine, en Alaska, Walter Forrester explique qu'il fait don des lettres et du journal d'expédition de son grand-oncle, le lieutenant-colonel Allen Forrester, qui explora cet état à la fin du XIXème siècle. D'emblée, l'authenticité de certains des faits décrits par Allen Forrester est mise en doute. Pour Walter cependant, ce récit est digne d'intérêt pour le musée. S'ensuivent ensuite différents fragments : lettres, journaux, ordre de mission, qui racontent cette expédition aux confins du monde connu selon différents points de vue.

Allen Forrester a pour objectif d'atteindre le Yukon en suivant le cours de la rivière Wolverine, un parcours particulièrement hostile en raison du climat très rigoureux et du relief accidenté. Assisté de deux soldats, il doit cartographier cette région encore inexplorée. Aux risques naturels s'ajoute le risque de rencontrer des Indiens sur lesquels circulent des rumeurs pour le moins inquiétantes. Allen saura cependant faire preuve de discernement et de tolérance.

Quel plaisir de suivre non seulement le récit de l'expédition par Allen mais aussi le journal intime de son épouse Sophie, restée dans la ville de garnison de Vancouver Barracks... Très vite, Sophie, ancienne institutrice, trompe l'angoisse de l'attente en observant les oiseaux et en se consacrant à la photographie. Même si elle reste incomprise de la plupart des femmes du microcosme de la garnison, elle s'accroche à sa passion et s'émerveille de la beauté de la nature, de la complexité de la lumière, du palpitement de la vie, qu'elle essaie de capturer avec poésie : « Car c'est bien cela, la merveille. On aperçoit des grains de vie, de noires fulgurances, un battement d'ailes, et pourtant, c'est la vie elle-même qui bat au bord de l'ombre, c'est le déploiement d'une énergie potentielle ; tout ce qui est devant soi, tout ce qu'on vivra, tout ce qu'on verra, tout ce qu'on apprendra » (p. 64). Ses progrès en photographie sont d'autant plus intéressants qu'ils sont rapportés avec précision. On mesure ainsi tout le chemin parcouru... avec un brin de nostalgie en ce qui me concerne car j'ai un faible pour tout ce qui est ancien et concret...

Quant au journal d'Allen, il constitue un témoignage, bien que fictif et teinté de fantastique, de la vie en Alaska. Ce territoire, acheté aux Russes par les Américains en 1867, deviendra le 49ème état en 1959. Moi qui adore les récits de voyage, en particulier dans les milieux extrêmes, j'ai été plus que ravie de marcher dans la neige aux côtés de toute l'équipe. « Nous avons vu l'aurore boréale ! [...] Des draperies de lumière d'un vert surnaturel flottaient, se mouvaient, s'enroulaient dans le clair ciel nocturne et se teintaient de rouge violacé. Leur éclat couronnait les cimes blanches des montagnes » (p. 129).

Eowyn Ivey s'appuie sur une documentation solide, le récit de cette expédition menée par le lieutenant Henry T. Allen ainsi que des archives d'Anchorage. Pas étonnant donc qu'on puisse y croire et s'y sentir transporté.

Enfin, contrepoint plus léger, l'échange, de nos jours, entre le petit-neveu des Allen et le conservateur du musée n'est pas dénué de charme.

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Froid, neige, dépaysement, danger, photographie, nature, amour, épistolaire... Je ne peux que vous conseiller ce joli roman qui m'a accompagnée tout au long du mois de décembre.

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p. 186 « Il y a toujours quelque chose de mythique dans l'enfance, quelque chose qui s'incruste à jamais en nous. Jeunes, nous croquons la vie à pleines dents, et la vie nous consume ; tout est mystérieux, animé et suscite en nous désir et émerveillement, peur et culpabilité. Avec le temps, cependant, les souvenirs s'émoussent et deviennent malléables, alors même que nous nous en servons pour définir qui nous sommes. Courageux, ou lâches. Affectueux, ou cruels » (p. 186)

Amusante coïncidence, Fondant Grignote a publié sa chronique le même jour ! C'est par ici !