1850. Honor Bright, à la suite d'une déception amoureuse, traverse l'Atlantique aux côtés de sa sœur Grace, qui doit épouser Adam Cox. Ce dernier, quaker comme les deux sœurs, est parti s'établir dans l'Ohio où il a ouvert un magasin de nouveautés. Mais le voyage est éprouvant pour Honor qui pose le pied sur le sol américain très fatiguée et amaigrie, sachant qu'il lui sera difficile voire impossible de refaire le trajet en sens inverse. Pour ne rien arranger, Grace succombe à la fièvre jaune. Désormais seule et sans espoir de retour, Honor décide de poursuivre la route jusqu'à Faithwell, pour s'installer chez celui qui devait devenir son beau-frère. Mais la cohabitation avec celui-ci, ainsi qu'avec l'épouse de son défunt frère s'annonce compliquée. Si Honor désire rester dans l'Ohio, elle va devoir elle-même trouver un époux et s'habituer à un mode de vie différent à bien des égards.

 

La dernière fugitive

Quel coup de cœur ! La dernière fugitive est désormais le roman que je préfère de Tracy Chevalier...

Ce récit est ancré dans une époque charnière de l'histoire des Etats-Unis, celle qui précède la guerre de Sécession. Naturellement encline, de par ses croyances, à considérer les esclaves comme ses égaux, Honor va se trouver sur l'itinéraire du « chemin de fer clandestin ». Sous des dehors lisses et sages, elle ne manque pas de force de volonté. En dépit des nombreuses difficultés qu'elle rencontre, elle parvient à maintenir le cap et à rester fidèle à ses convictions.

Ce livre a été l'occasion pour moi de découvrir la pensée quaker, que je ne connaissais pas du tout, pensée faite d'humilité, de discrétion et de respect. On dit que les quakers ont été parmi les premiers à se manifester pour l'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis.

Honor est une quilteuse de talent, cousant, brodant, rembourrant des courtepointes. Son travail est évoqué avec finesse. Le quilt n'est d'ailleurs pas seulement une couverture, mais aussi un témoin de la vie de tous les jours. Les pièces, récupérées pour la conception, ont des origines variées (achats, dons, vêtements usagés) et ont donc un sens en elles-mêmes. Même le papier utilisé avant la phase de rembourrage a une histoire, puisque ce sont souvent des lettres réutilisées pour l'occasion. J'ai aimé l'histoire intime qui se dessinait, au propre comme au figuré, sur les quilts. Les chapitres qui se succèdent prennent eux-mêmes l'allure de pièces de quilts, cousues ensemble pour former un roman très réussi.

Le lecteur découvre en même temps qu'Honor un pays jeune, en devenir, « où il fallait tailler dans la nature sauvage pour y forger la société [...] ». Honor se sent déracinée, tout lui semble différent, dans les moindres détails, y compris bien sûr la faune et la flore. Elle adopte petit à petit un nouveau rythme de vie, imprimé par le cycle des saisons et de tout ce que cela implique. Moisson, cueillette des mûres, conserves... Ce sens du détail permet au lecteur de s'identifier facilement à elle (moi non plus je n'ai jamais vu de colibri ni d'opossum...) et de s'immerger dans un univers différent.

 Les personnages sont complexes et leurs relations, riches. Belle Mills, la modiste qui vient en aide à Honor est particulièrement attachante ; son frère, Donovan, le chasseur d'esclaves brutal, pourrait prendre une orientation différente. Les Haymaker, enfin, oscillent entre bonté discrète et rudesse. Mais bien sûr, chez Tracy Chevalier, la tragédie n'est jamais loin... C'est très émouvant.

Un roman particulièrement bien documenté, comme en témoigne l'impressionnante bibliographie en fin de volume, mais ni didactique, ni étouffant. Le mode de vie quaker comme le minutieux travail de couture d'Honor deviennent rapidement familiers au lecteur et lui donnent au récit une tonalité originale.

America

Chez Titine